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Les managers toxiques

La qualité de vie au travail est devenue un enjeu pour tous. Et la motivation individuelle est enfin la variable à ajuster pour toute réussite de projet et d’entreprise. Mais certains ne jouent pas le jeu et jouent « très perso » avec des règles qui ne vont pas dans le sens collectif. Et la fréquence des psychopathes à la tête d’entreprise, avec 4%, est 4 fois supérieure au reste de la population. Comment les repérer ? Comment les classer ? Tentative de réponse.

En ces temps où il est devenu commun de traiter de pervers narcissique toute personne avec qui l’on a un conflit ou qui a un comportement sortant de la norme, il semble utile de partager quelques éléments d’évaluation et permettre à tout un chacun dans l’entreprise d’avoir le vocabulaire et la finesse de lecture d’une attitude nuisible à tous. Je vous laisse le découvrir ou vous faire votre propre opinion sur le sujet, mais mon hypothèse est que l’on s’approche avec ces personnes de la source de beaucoup de maux de l’entreprise que l’on retrouve jusque-là de manière clairsemée : épuisement, démotivation, burn-out, dépression, suicide, harcèlement, départ en chaine, « bad morale » …

On ne peut tout attribuer aux managers toxiques ou psychopathes, mais pour chacun de ces symptômes ou maladies, plusieurs facteurs sont à l’oeuvre. Et chaque situation « pathologique » verra l’influence plus ou moins visible, plus ou moins importante de ce manager.

L’enjeu est « vital » pour l’entreprise

L’enjeu est juste énorme et bien souvent sous-estimé par l’entreprise et les ressources humaines qui n’ont pas été formées à cela. On connait tous un manager incompétent et le post « Principe de Peter à l’ère digitale » a posé quelques voies de compréhension. Ce manager peut faire des dégâts car il ne saura motiver ses troupes et donnera une faible image de la dizaine de personnes dont il a la charge à l’entreprise. Mais dans le cas d’un manager toxique ou même psychopathe, ce n’est plus l’absence de motivation qui est jeu mais la fabrication d’une démotivation et même d’un écœurement à l’égard de son travail pour toute personne dont il a la charge. Ce n’est plus de joueur passif sur le terrain mais d’un joueur qui marque des buts contre son camp. De plus, ce n’est pas seulement le cercle immédiat du manager qui est concerné mais une centaine de personnes pour ne pas dire plus grâce aux outils collaboratifs. Pour l’entreprise, en tant qu’organisme vivant constitué d’une multitudes d’acteurs,

le risque du toxique est double  : une démotivation active et un grand nombre d’acteurs touchés

Cette présence d’une arme de démotivation massive dans les locaux est critique et dévastatrice à court ou moyen terme. Bien des efforts de développement sont ruinés par quelques uns qui, sous des prétextes multiples, vont se transformer en fardeau plus ou moins identifiable pour l’entreprise. Comme pour une cordée où un membre, un seul, se laisse tirer et divise la vitesse de montée par 3 ou 4. Et en plus de cela donne des leçons sur le posé des crampons ou la tenue du piolet ou le nombre d’anneaux de corde.

Mon expérience professionnelle (de direction, management et conseil) dans plus d’une trentaine d’entreprises m’indique que le toxique est bien plus fréquent que le psychopathe car il demande des « qualités » ou aptitudes moins aiguisées. Moins dangereux mais bien plus répandu. Regardons de plus près le premier avant de donner des indications sur les traits supplémentaires qui permettent de détecter le second.

Les 10 critères de la toxicité d’un manager au travail.

J’en ai choisi dix pour illustrer et aider à cerner cette toxicité, mais tout tourne autour de leur vision du monde et de leur place dans ce monde : centrale. Commençons par une liste, non exhaustive, mais synthétique des comportements ou attitudes du manager les plus souvent observés sur les lieux de travail :

  1. Il est très critique sur tout ce que vous faites et tout le temps. C’est à une infantilisation rampante à laquelle on assiste quand on voit un tel « couple » à l’oeuvre de l’extérieur. Tout est sujet à observation et la phrase type est « Moi, tu vois, j’aurais fait différemment. »
  2. Il ne vous donne aucune sécurité ou possibilité d’affirmation. Pas de réassurance, pas base solide avec lui. Toujours dans le doute. « On fera mieux la prochaine fois ».
  3. Il ne laisse aucune place à l’expression d’émotions ou d’envies. Vous avez une passion ou une énergie nouvelle pour faire quelque chose, cela ne va pas durer et vous allez avoir une leçon sur la rationalité nécessaire de l’entreprise. « Les sentiments, c’est pour la maison ».
  4. Leur perception du monde est imposée. C’est leur vision qui prédomine sur toutes les autres, une sorte de dictature rampante qui laisse peu de place à d’autres points de vue. »Fais-moi confiance, on va le faire à ma main ».
  5. Ses actions ne tiennent pas compte de votre travail. Le dénigrement indirect est assez fréquent : il entreprend des actions qui ne prennent pas en compte ce que vous avez déjà fait et les résultats obtenus. »Super ce que tu as fait, mais j’ai bien mieux ».
  6. Il vous rend coupable de beaucoup de choses. Vous n’étiez pas à la réunion qui s’est mal passée, c’est parce que vous n’étiez pas là ou ne l’aviez pas aidé à la préparer. « Il faut plus de préparation » est l’injonction résultante qu’il vous adresse.
  7. Vos initiatives ne sont rapidement plus les vôtres. Si par bonheur ou talent une initiative marche particulièrement bien, vous en êtes dépossédé rapidement sous un prétexte fallacieux comme « on va rajouter un peu de séniorité dans l’équipe pour nous donner toutes les chances de réussite ».
  8. Vous êtes responsable de son échec et en charge de son succès. Nuages à l’horizon si un de ses projets se passe mal … ne cherchez pas, c’est votre faute. Et sous prétexte d’équipe qui doit réussir, tout repose sur vous. »Je suis sûr que tu pourras réussir la prochaine fois ».
  9. Votre santé ou satisfaction au travail … ne l’intéresse pas. Une visite au médecin, des signes avant-coureur de burn-out, une tête pas réveillée ? Avis de mauvais temps et remarques acrimonieuses. »Oh oh, tête des grands jours ce matin encore » … à la cantonade en début de réunion.
  10. Il utilise la menace voilée ou directe.La menace est assez rarement explicite mais va se nicher dans des « nous avons vraiment besoin de parler » sans qu’aucun rendez-vous d’explication ne soit pris.

Un schéma, fréquemment utilisé en psycho, peut aussi aider à comprendre ce qui est à l’oeuvre avec la prédominance et même la force d’écrasement du « moi » du manager toxique sur l’objet et le sujet :


(Sommairement : le moi est la perception intrapsychique de la personne, le sujet est l’autre personne ou élément social comme le groupe, l’objet est l’environnement « restant »).

Je signale aussi pour ceux qui voudraient approfondir ce sujet que les écrits et études sur les parents toxiques sont légion et donnent d’autres indications ou critères d’analyse comme le refus de vous laisser grandir ou évoluer dans l’entreprise.

Est-il besoin de préciser que tous les services sont touchés, mais certains managers toxiques se nichent plus facilement dans des services comme le contrôle de gestion ou aussi le RSSI (responsable de la sécurité et des systèmes informatiques) ? Combien c’est facile de dépasser les besoins business et d’assouvir sa soif de domination en imposant des tests sans fin ou, par exemple, des contraintes d’inscription à un service en ligne qui vont freiner 99% des clients potentiels et en faisant capoter le lancement.  Et tout cela caché bien sûr derrière un masque un peu rigide, un costume-cravate faisant illusion dans un environnement start-up, un service mené à la baguette et des leçons sur la loyauté alors que l’individu est, par exemple, un pantouflard avec un track-record pas très exemplaire.

Le manager ou le dirigeant psychopathe : « Serpent en Costume »

Avec la psychopathie, c’est une étape de plus qui est franchie. Tant en terme d’impact psychique sur son environnement que sur l’asservissement de l’entreprise au service de sa structure narcissique. Un magnifique livre a été écrit  « Snakes in Suits: When Psychopaths Go to Work » (New York, Harper & Collins). Il décrit par le détail le mode opératoire d’un psychopathe au travail, qu’il soit manager ou dirigeant ou même start-uper …

Pour reprendre le schéma précédent, moi-objet-sujet, la planète « moi » est devenue une supergéante dans laquelle l’objet et le sujet ne sont plus que des petits satellites noyé dans le plasma de l’étoile.

Les différences avec la liste précédente sont notables notamment dans l’intention d’asservissement et de destruction massive. La liste faite par Hare (co-auteur avec Babiak de Snakes in Suit) pour caractériser le psychopathe est bien plus centrée sur le contrôle de l’image personnelle et le point de vue égocentré de la personne sur le monde. Je l’ai croisée avec celle du PCL (Psychopathy Check List) utilisée par le FBI et l’administration pénitentiaire américaine en nettoyant toute la partie sur la criminalité et les risques de récidive (facteur 2) :

  1. Désinvolte et charmeur. Un psychopathe porte un « masque de santé mentale » qui le fait apparaître comme ce qu’il n’est pas.
  2. Une grandiose perception de soi. Les psychopathes se pensent largement au dessus du vulgus pecus (ou pecus pour être plus correct ; ) et des contingences journalières.
  3. Une addiction à la stimulation. Le calme et la réflexion ne sont pas possibles pour des psychopathes. Le besoin d’activité et de divertissement est omniprésent tout au long de la journée.
  4. Un menteur invétéré. Sur lui, sur les autres. Des petits, des gros, des énormes. Au contraire du mythomane et de son histoire directement auto-valorisante, les mensonges concernent les autres, l’entreprise … avec un propos de mise en valeur par effacement d’autrui ou asservissement.
  5. Un niveau maximal de manipulation.Ils utilisent la culpabilité, la force et d’autres formes de manipulation. Si vous n’êtes pas au courant du « lancer de singe » en entrant dans un bureau, vous êtes en voie d’écrasement massif. « Machiavel » est le mot qui vient souvent pour les décrire.
  6. L’absence totale de culpabilité ou de remords est un signe très fort de psychopathie. Il y a une morale. Mais c’est la sienne et elle n’a rien à voir avec, par exemple, celles du judéo-christianisme.
  7. L’absence d’émotion. C’est pour cela que l’image du serpent est parfaite pour les décrire (en dehors du besoin de stimulations : ) Le cerveau limbique, celui des émotions, est absent. Rien lors de décès, de traumatisme ou d’autres évènements qui importent tout être humain « normal ».
  8. L’absence d’empathie. Ils ont un manque total de sensibilité à autrui, de capacité à se mettre à sa place. Pour reprendre le schème précédent, le sujet est aussi un objet qui est manipulable à sa guise.
  9. Les psychopathes sont des virus et des parasites. Ils se nourrissent des autres et s’ils se disent incompris ou diffamés c’est uniquement pour gagner la sympathie d’autres personnes.
  10. Les psychopathes ont souvent des objectifs irréalistes. Pour une raison simple, c’est le manque total d’humilité quant à leur capacité et leur sentiment de toute puissance dont rien ne peut freiner l’expression.
  11. Les psychopathes ne regardent pas en arrière. Ils n’ont aucun regret (répond au point sur la morale). Ils se moquent de ce que vous pensez d’eux ou des reproches que vous pourriez faire.
  12. Le psychopathe est irresponsable au sens étymologique du terme : « ne pas répondre » de ses actes. Il n’admet jamais s’être trompé. Il dénigre ses victimes une fois qu’il en a fini avec elles.
  13. Les psychopathes n’ont pas de relations personnelles long terme. Les symptômes de ce critère sont des changements de vie personnelle fréquents, pas d’ami d’enfance ou de plus de 5 ans … et des sentiments mitigés dans les entreprises dans lesquelles il a sévi et où les langues se sont déliées après son départ seulement.

Est-on sûr des 3 ou 4% de managers psychopathes ?

C’est Carolyn Bate (étude complète ici) qui a eu l’idée lors de ses études d’explorer la relation entre la psychopathie et l’intelligence. Le test qu’elle a mis en place est simple : mesure de la réponse émotionnelle (électrode sur la peau) à des stimulis plus ou moins forts. Et une des découvertes a été la suivante :

une intelligence moyenne a une réponse bien plus forte à un stimuli qu’une intelligence élevée.

Ce qui montre la capacité pour certains à cacher ou limiter l’expression de leurs émotions. Et le croisement entre les échantillons a montré que pour 1% de psychopathie détectée dans la population de l’entreprise (qui est proche du taux normal), le taux parmi les managers ou dirigeants était de 3-4%.

Quels enseignements ou « so what’s » ?

Un homme d’entreprise averti en vaut aussi deux. Ces grilles mentionnées ci-dessous sont à garder en tête pour expliquer des difficultés, des manques de réussite, des burn-outs localisés, des mal-êtres révélés par des études, des démissions répétées … qu’aucune raison classique ne vient éclairer. Est-il besoin de rajouter que les dégâts faits par un manager toxique et même psychopathe sont encore plus catastrophiques dans certaines positions ? Mes yeux se tournent vers des fonctions RH car la sémantique même de RH- « Ressources Humaines » – va dans le sens de considérer le salarié comme une ressource à disposition … Si le constat est fait que c’est la tête de l’entreprise qui est en cause … c’est plus compliqué et cela devient le job d’un conseil d’administration pas toujours à l’écoute et avec la sensibilité pour ces données et faits issus du quotidien de l’entreprise. Et avec devant soi la belle décision éthique du profit versus le bien-être du plus grand nombre …

Des tests spécifiques semblent donc nécessaires pour des jobs ne pouvant se permettre d’avoir des psychopathes en place … l’absence d’émotions, de compréhension des émotions des autres ou même d’une simple empathie peut être destructeur de l’ensemble du service ou de la société que dirige cette personne. Et beaucoup d’examens post mortem d’entreprises pourraient prendre ce facteur d’analyse ou cette grille de lecture en compte pour comprendre ce qui s’est passé.

Et quand l’identification dans l’entreprise est faite, cela demande beaucoup de « tripes » de gérer le problème. La bête se défend fortement et a toute l’intelligence qu’il faut pour se battre avec des armes auxquelles on n’a pas forcément pensé (i.e. presse, syndicats, collectifs, pétition, réseaux sociaux …). Et même, merci le syndrome de Stockholm, il peut être défendu par les personnes qu’il manage … On a souligné qu’il était intelligent, mais attention, ses formes d’intelligence sont peut-être combinées et dépassent votre appréciation habituelle de l’intelligence (post sur Intelligence Dominante pour creuser).

Conclusion ? C’est un petit caillou que vous pouvez avoir à un moment où à un autre dans votre chaussure et qui va vraiment vous empêcher de marcher, courir, sauter … et amener votre entreprise aux niveaux qu’elle mérite. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec les pilotes d’avion qui sont des chauffeurs de bus pendant 99% de leur temps mais sont formés et payés pour faire face à l’urgence totale. Les psychopathes et toxiques sont pour l’entreprise cette urgence totale et il est probable que la formation préliminaire n’a pas été à la hauteur pour un dirigeant ou tout autre personne concernée. Au contraire d’un pilote d’avion ou d’un urgentiste. Et si vous pensez que vous pouvez l’ignorer et ne pas traiter le problème, je vous laisse avec cette belle citation de Gandhi qui s’applique à tout problème que l’on ne traite pas et qui, comme ce petit caillou dans la chaussure, vous empêche de vous concentrer sur l’important :

« Si tu te crois trop petit pour changer le monde, passe une nuit avec un moustique »

Cela révèle aussi l’habitude très cartésienne de fabriquer de la dualité en tout chose, d’opposer les extrêmes alors qu’ils se correspondent, voir du pile et du face alors que c’est la pièce qui est importante. Appliqué à l’intoxication rampante apportée par ce type de managers, l’organisation a comme salut, une fois consciente du problème, de penser comme un être humain et d’entreprendre … une cure de détox : )

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Rédigé par


Blockchain, Innovation digitale, Chercheur d’or 3.0, formateur …

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